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Dans l’ombre du sentiment d’impuissance: la nostalgie, le ressentiment et l’espoir des Européens

21-02-2020

A l’heure où les regards se tournent vers Bruxelles et l’officialisation prochaine d’une vaste Conférence sur le Future de l’Europe, l’attente et l’excitation sont d’autant plus grands que le sentiment d’impuissance des citoyens européens à peser sur la politique européenne devient insoutenable. Si la Conférence peut en être la solution, elle peut également l’exacerber, tant derrière ce sentiment d’impuissance les émotions sont nombreuses. Notamment, l’espoir qu’elle suscite se doit d’être à la hauteur de la portée de sentiments de nostalgie et de ressentiment avant que ces derniers ne se combinent en un cocktail explosif.

par Camille Dobler.

Pour celles et ceux qui s’attèlent à comprendre la relation complexe que nouent les citoyens avec le processus d’intégration européenne, et notamment les ressorts de l’euroscepticisme, il n’y a rien de bien révolutionnaire à pointer du doigt la prédominance d’un sentiment d’impuissance, et ce, depuis une vingtaine d’années déjà. Un sentiment d’impuissance reflète une impossibilité à s’attaquer aux enjeux politiques européens, à en influencer le cours, mais également, et peut-être davantage problématique, un sentiment d’être étranger au politique et à l’Union européenne eux-mêmes. Comment, en effet, influencer la politique européenne, au vue du poids des lobbies et pressions économiques  qui s’y exercent ? Comment faire confiance aux institutions européennes, alors qu’elles sont elles-mêmes souvent impuissantes face aux forces de la mondialisation ? Pourquoi voter, si sommes toutes, des responsables non-élu.e.s ont le dernier mot, ou si les traités sont changés malgré tout ?

Ainsi, dès lors qu’il s’agit de l’Union européenne, un certain fatalisme a rapidement pris l’apparence d’une indifférence, comme les faibles taux de participation aux élections européennes peuvent en témoigner (1) Mais bien loin d’être synonyme d’une absence d’affects, cette attitude aux allures d’apathie est bien davantage le résultat d’une multitude d’émotions. Comment pourrait-il en autre autrement ? Norbert Elias avait l’habitude de définir les émotions comme étant la somme de nos expériences passées, présentes et anticipées, incrustées dans des prédispositions familiales et culturelles. Chaque famille en Europe raconte sa propre histoire de l’intégration européenne, sur fond d’amours binationaux, de souvenirs de solidarité transnationale, d’immigration, de mémoires de crimes et exploits passés et de voyages inoubliables. Chaque État membre dépeint un récit plutôt qu’un autre : histoire de réconciliation et d’amitié, de paix, de prospérité, de liberté, de libéralisme. Chaque événement ajoute ses nuances à cette tour de Babel : espoir contre le totalitarisme et les velléités belliqueuses l’enthousiasme de l’élargissement, la déception et la colère d’une Constitution pour l’Europe ratée, l’amour pour l’Europe d’Érasme, l’ambivalence face à la réponse européenne à la crise de la dette, la peur qui suit les attaques terroristes. A quoi telle liste ressemblerait-elle pour vous ? Ce mélange d’émotions, cette ambivalence résultant d’expériences multiples de l’Europe n’est pas toujours facile à gérer, et ce d’autant plus qu’elle n’hésite pas à mettre à l’épreuve nos convictions les plus profondes sur le projet européen.

Dans son plus récent ouvrage, Pierre Rosanvallon met le doigt sur un aspect de cet inconfort, décèle ce qu’il appelle une « distance cognitive » derrière la trop fameuse fracture sociale et politique contemporaine. Il entend par là mettre en lumière l’incohérence entre la « réalité statistique » et chiffres officiels mis en avant par les gouvernements et institutions européennes pour décrire l’état général de la société européenne, et les ressentis personnels, expériences quotidiennes telles que les ressentent les citoyens dans leur vie de tous les jours(2). Le taux de chômage diminue, mais l’anxiété de se retrouver sans emploi s’envole-t-elle pour autant ? La croissance s’installe doucement dans la zone Euro et la confiance revient à ces niveaux pré-2009, mais cela signifie-t-il que le Wutbürger allemand (‘citoyen en colère’) et l’Indignados espagnol (‘l’indigné’) sont soudainement devenus heureux ? Face à l’inconfort résultant de cette incohérence entre une réalité officielle ‘objective’ et une réalité individuelle ‘subjective’, le sentiment d’impuissance nourrit aujourd’hui une citoyenneté de plus en plus critique. Les citoyens critiques ne sont pas seulement des citoyens insatisfaits, qui pensent que le pouvoir politique leur a été confisqué, ils sont aussi bien informés, intéressés et désireux de se faire entendre et de s’impliquer d’avantage. C’est peut-être ce qui ressort le plus du European Public Sphere Tour organisé l’année dernière par Democracy International et ses partenaires dans plus de 8 pays membres. En tant que citoyens européens, nous ne sommes pas toujours parfaitement informés, et nous ne sommes pas toujours parfaitement rationnels non plus. En cela, nous ne correspondons pas à l’idéal démocratique libéral, mais en réalité, personne d’autre n’y correspond non plus, et nous en savons plus que des statistiques officielles ne peuvent en dire. Nos peurs, nos colères et nos espoirs sont les révélateurs de phénomènes de fond qui méritent d’être pris en compte, et en ce sens sont légitimes, dans la mesure où ils n’influencent pas seuls nos décisions et revendications politiques. En lisant les témoignages du Catalogue d’Idées de citoyens allemands, espagnols, italiens, néerlandais, luxembourgeois, autrichiens, belges, polonais, auxquels nous pouvons ajouter les témoignages français si l’on considère aussi les nombreuses données collectées par les chercheurs et universitaires, ce qui frappe tout d’abord est à ce titre la prévalence de trois grands climats émotionnels : la nostalgie, le ressentiment et l’espoir.

« Ce que je remarque toujours, c’est que, d’une façon, je perçois la politique comme quelque chose d’intangible. [...] On vote et puis cela prend encore quelques années pour que l’on puisse voter de nouveau [...]Donc c’est ce que je vois comme étant grave pour tout ce qui est international, que c’est accorder tout le monde comme ça depuis en haut ». Participante à Hambach Forest

Les climats émotionnels se distinguent des émotions collectives. Alors que par ces dernières on entend typiquement une émotion unique partagée par plusieurs individus au même moment, un climat émotionnel est le résultat d’une accumulation et de la somme des émotions individuelles au sein d’un groupe donné. Au sein de la population européenne, la nostalgie est ce climat émotionnel qui regarde vers le passé, et qui connaît autant d’objets différents qu’il y a de pays, de générations et d’opinions politiques en Europe. Certains sont nostalgiques de la Lire, du Franc, d’autre de l’Est, d’autres soupirent en pensant aux vieux bipartisme, quand d’autres encore sont nostalgiques d’époques qu’ils n’ont jamais connues, avant le scandale du diesel et le Glyphosate, le changement climatique, l’immigration, quand les choses paraissaient plus simples, avant le populisme, le chômage de masse, les réseaux sociaux et les fake news. Ce qu’il y a de commun est un sentiment de perte, qu’il soit fantasmé ou réel importe moins que la frustration qu’il génère et ses conséquences sur la politique contemporaine. La prévalence d’un climat de nostalgie dans un contexte de résurgence des enjeux identitaires et mémoriaux est loin d’être anodine, avec des chercheurs qui pointent les idéologies nostalgiques des mouvements populistes de droite (l’exemple du mouvement allemand PEGIDA est à cet égard tout particulièrement éclairant (3). Se sentir menacé.e par un futur incertain génère souvent une nostalgie pour un passé idéalisé, d’où le succès des formations populistes, dont beaucoup n’hésitent pas à brosser une vision utopique du passé. Mais tous les nostalgiques n’aspirent évidemment pas à un tournant autoritaire, bien au contraire ! Sur le Public Sphere Tour, beaucoup ont exprimé le sentiment d’avoir perdu en qualité de connexion avec la politique et les représentants, et beaucoup aspirent à une participation avec d’avantage de sens. Le retour des régions, de la démocratie au niveau municipal, budgets participatifs et initiatives citoyennes locales peuvent à cet égard être vus comme un remède à un sentiment douloureux d’avoir perdu un lien démocratique.

  « Et les émissions? Ces avions? Le kérosène qui est utilisé là. Et tous ces avions… il y a de plus en plus d’avions !Il y a de plus en plus de passagers, les gens veulent toujours plus. Oui, c’est l’économie, on ne peut plus rien faire contre ça. On ne peut plus défaire ». Participante à La Haye

 Mais le ressentiment, focalisé sur le présent, peut être bien plus disruptif qu’un climat de nostalgie. Bien souvent, le ressentiment grandit dans l’ombre, et reste relativement inoffensif jusqu’à ce qu’il se déplace des coulisses à l’avant de la scène (4). Depuis les plaintes solitaires à la pompe à essence sur la route du travail, aux prises de consciences collectives que ses griefs et frustrations sont partagés par bien d’autres. Le ressentiment se nourrit directement de l’inconfort généré par la distance cognitive mentionnée plus haut, ainsi que du sentiment de perte qui accompagne la nostalgie. Les colères individuelles, angoisses et l’impuissance se transforment en se cumulant en un climat explosif ciblant un responsable. Avoir du ressentiment, c’est être amer et en vouloir à quelqu’un ou quelque chose, et ici aussi, les vues divergent. Certains cultiveront de la rancune à l’égard des ‘lobbies’, des leaders politiques, d’un pays en particulier, mais de façon assez surprenante, ils sont peu nombreux ici à en vouloir à l’Union européenne ou à l’Europe. Beaucoup comme contournent le niveau européen pour rendre responsable le monde de la finance ou la mondialisation, ou bien un groupe social : les ‘élites’, les ‘boomers’, les migrants, les minorités religieuses. Ce qui est intéressant avec le ressentiment est qu’il génère typiquement une forte motivation à agir : le ressentiment secoue le statu quo, pour le meilleur ou pour le pire, il génère une forte activité civique. Si les actions violentes sont les plus visibles, bien plus souvent le ressentiment s’exprime à travers l’échange de paroles, la négociations et se faisant, peut renforcer ou recréer les liens au sein d’un groupe. Le projet de Public Sphere Tour en est une belle illustration.

« Que si peu se passe en Allemagne, dans l’UE, quand il s’agit de démocratie directe. Et maintenant la jeunesse reprend ce sujet et l’idée d’Europe. Cela encourage ma génération à nouveau je dirais ; je trouve que c’est incroyablement important ce qu’il se passe là ». Participant à Schengen

 Mais heureusement, tout n’est pas sombre. De forts espoirs demeurent et se manifestent des lors que la discussion touche sur le future de l’Europe. Se focalisant sur l’avenir, un climat d’espoir a toujours été l’une des sources motrices du projet européen. En amont des élections européennes de 2019, le Parlement européen avait mandaté une enquête Eurobarometer sur les émotions afin d’évaluer la température au sein de la population de l’Union. La question n’était plus si les citoyens se sentaient européens ou non ; mais bien ce qu’ils ressentaient à propos de l’UE. De manière intéressante – et dans la limite des quatre uniques émotions proposées aux répondant.e.s – les résultats ne convergent pas vers un scénario catastrophe. Si un bon tiers des interrogé.e.s reconnaissant tout d’abord ressentir du doute vis à vis de l’intégration européenne et son futur, ce qui conforte la thèse d’une profonde ambivalence émotionnelle, ils sont tout aussi nombreux à également exprimer l’espoir que leur inspire l’UE. Seulement 4% ne ressentent rien du tout. Il peut y avoir de la nostalgie et du ressentiment; il y a aussi un espoir durable et solide quant au future de l’Europe, un ambitieux Green New Deal, et en ses capacités à assurer la paix, la sécurité et la prospérité du sous-continent, malgré les crises et les défis.

Invariablement, l’espoir s’accompagne de la peur de la déception, ce dont la Conférence sur le Future de l’Europe serait bien avisée de garder à l’esprit. Alors que l’influence des émotions sur nos croyances et attitudes politiques est plus que jamais démontrée, des climats de nostalgie, de ressentiment et d’espoir sortant de l’ombre pour aller sur le devant de la scène politique ne sont plus seulement induits par la politique, mais l’influencent de plus en plus. Avec les émotions viennent des opportunités et des risques pour la légitimité démocratique de l’Union européenne. Il reste en effet à voir si les institutions européennes sont prêtes à relever le défi que les émotions politiques leur posent aujourd’hui. Car répondre correctement au sentiment d’impuissance des citoyens exige en premier lieu de savoir les écouter sans porter de jugements hâtifs mais bien plutôt de savoir faire preuve d’introspection.

*Toutes les citations sont tirées - et traduites de l’anglais – du Catalogue d’Idées ‘Catalogue of Ideas’ résultant du Public Sphere Tour

[1] Virginie van Ingelgom, Integrating Indifference A Comparative, Qualitative and Quantitative Approach to the Legitimacy of European Integration, Colechester: ECPR Press, 2014

[2] Pierre Rosanvallon, Le Siècle Du Populisme. Histoire, Théorie, Critique, Paris: Seuil, 2020, pp. 32–33.

[3] Kenny, M. ‘Back to the populist future?: Understanding nostalgia in contemporary ideological discourse’ in Journal of Political Ideologies, 22(3), 2017, pp. 256–273 ; Boym, S., Future of Nostalgia. London: Basic, 2002

[4] Jack Barbalet, Emotion, Social Theory, and Social Structure. A Macrosociological Approach, Cambridge: Cambridge University Press, 1998

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